Repentance, précaution, mémoire sélective, immédiateté ; se crée le sentiment doux-amer que l’humanité a entrepris depuis quelques décennies de creuser sa propre tombe. Dans cette société sans ressort, nous avons laissé monter les inégalités, les séparations entre les villes, les catégories sociales et professionnelles en faveur des clanismes, au point que ceux qui vivent dans la périphérie des métropoles ont un sentiment de plus en plus violent de relégation.
Les racines de cette dérive plongent dans :
la disparition de pans entiers de l’industrie et la précarisation des relations d’emploi ;
l’urbanisme des grands ensembles sans continuité avec les centres-villes ;
l’école qui n’enseigne plus les valeurs communes à la nation, qui s’attache davantage à ce qui différencie qu’à promouvoir ce qui unit ;
le retrait des services publics dans de vastes zones urbaines ou rurales ;
la relative indifférence des élites, toutes tendances politiques confondues. S’agissant de l’immigration, elle prend forme de cécité : refus d’en parler, maintien de représentations conflictuelles, marginalisation géographique et sociale.
Cette dure analyse mérite évidemment quelques nuances et devrait être tempérée par maintes exceptions. Mais le mouvement de fond est là. Comme le magma jaillit des flancs du volcan qu’on croit endormi, elle a pris la forme des exactions et des émeutes de ces dernières semaines.
Par mon expérience d’élu, mon engagement personnel et la mission que le gouvernement m’a confiée d’établir une Cité nationale de l’histoire de l’immigration, je crois qu’il ne faut pas jeter aux poubelles de l’histoire notre "modèle d’intégration", mais au contraire le revivifier.
D’abord, plus de croissance. Le travail ne se partage pas comme un gâteau dont la taille est immuable, mais il se multiplie par le travail lui-même. Pensons à la force que donnerait à notre économie la réintégration des millions de personnes capables qui en sont désormais exclues.
Redonner à notre système d’éducation sa vocation républicaine :
apprendre, et pas seulement se rencontrer dans des "lieux de vie" ;
garantir à tous les élèves les mêmes connaissances fondamentales ;
défendre nos valeurs communes et favoriser l’émergence d’une culture partagée et laïque, c’est-à-dire qui se veut appartenant à tous ;
promouvoir ceux que la nature, la naissance ou les conditions de vie défavorisent.
Les cloisonnements qui résultent d’une décentralisation égoïste doivent être corrigés par une organisation des agglomérations qui garantisse l’égalité des chances.
A court et à moyen terme, nous pouvons accélérer la transformation physique de nos quartiers, par un effort accru de rénovation urbaine, répartir la construction et changer la gestion du logement social.
Nous devons tendre vers l’égalité d’accès aux services publics partout sur le territoire national, à la périphérie comme au centre. Nous devons mettre fin à la mainmise de la délinquance sur certains quartiers, comme la police a commencé à le faire. Nous devons lutter contre les discriminations : certes pas de quotas, mais l’équité selon le mérite. Certaines analyses ou propositions récentes sont donc sans commune mesure avec l’ampleur et la complexité des problèmes de société.
Ainsi la polygamie : elle existe, de manière réduite (environ 30 000 familles sur plus d’un million) ; elle pose de graves problèmes de logement et d’éducation ; elle ne peut être tenue pour l’une des causes de cette crise. Il faut appliquer la loi et la jurisprudence, un point c’est tout.
De même en ce qui concerne le regroupement familial. Il faut retrouver sa vocation d’origine qui était, justement, la stabilisation et l’intégration des immigrés, avec objectivité et réalisme, sans xénophobie et sans oeillères.
Enfin, mon indignation est totale devant la proposition de déchéance de la nationalité française pour certains naturalisés. Ce serait l’antichambre de tous les égarements, de toutes les discriminations, la négation des droits du citoyen et des droits de l’homme.
La Cité nationale de l’histoire de l’immigration va prendre une place d’excellence dans l’éducation refondée et la culture partagée que j’appelle de mes voeux. Par la mise en valeur du patrimoine de l’immigration, l’enseignement de l’histoire, les oeuvres culturelles et artistiques d’aujourd’hui, elle rendra tous les Français conscients de notre histoire commune, unique, avec ses ombres et ses lumières, ses échecs et ses réussites ; l’histoire de tous ceux qui ont fait la France depuis deux siècles, qui ont construit la civilisation française, cette identité diverse, multiple mais solidaire, à partir des cultures, des religions, des origines de tous les points cardinaux.
Cette prise de conscience de ce qui est notre histoire complète contribuera à rendre naturel, évident, le mouvement permanent des migrations, et à changer nos représentations de l’immigration aujourd’hui. Le creuset de l’intégration apparaîtra comme la vocation historique et présente de la République, et les politiques publiques d’intégration normales et nécessaires.
Là aussi, le but est d’écarter la ségrégation, recoudre le drap et la lisière, faire un, notre territoire, notre population et notre destin partagé. Autrement dit : ne pas renoncer à la voie française de l’intégration mais, au contraire, y revenir d’urgence.
Député européen, Jacques Toubon est président de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.
Article paru dans Le Monde le 01.12.05
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