Première observation : la politique étrangère aujourd’hui transcende tous les clivages politiques. Seconde observation : les risques portés sur la sécurité des citoyens ne sont plus contrôlables selon les anciennes règles séculaires : les attentats du 11 septembre l’ont bien montré, les frontières protégées n’existent plus, les protections militaires traditionnelles ne suffisent plus.
Comment donc réagir face à ces attaques contre l’Occident, face à la contestation de sa suprématie ; mais, question plus importante encore : y a-t-il des intérêts divergents entre l’Europe et les Etats-Unis et donc le risque de voir s’affaiblir l’unité d’un monde qui a marqué la planète de son message et de sa puissance durant le siècle dernier.
Contrairement à la position prise par l’un des membres du club proposant de s’appuyer précisément sur cette communauté d’histoire, de valeurs et de références, François Heisbourg recherche les causes et propose les solutions en termes de puissance et de stratégie, tant économique que politique.
Il signale en tout premier lieu l’importance majeure des événements qui marquent aujourd’hui l’équilibre mondial et en modifient donc les points d’appui et les zones de fracture, comme l’ont bien montré les positions opposées sur la guerre d’Irak.
La guerre d’Irak aurait-elle eu lieu si Gore avait été élu et non Bush ? A cette question Heisbourg répond que cela est fort probable, car le plus important ce sont les grands mouvements de fond dans les années 90, où, à la suite de la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis sont devenus la seule super puissance. Position d’autant plus décisive qu’ils font de la défense un atout majeur et qu’ils investissent beaucoup plus dans la défense que dans les autres domaines de dépenses de l’argent public.
Etant la seule superpuissance, il se crée autour d’elle des coalitions d’opposition, affaires de circonstance et de choix nationaux, sans automaticité d’allégeance, contrairement aux systèmes traditionnels des alliances.
L’Europe perd de son intérêt stratégique pour les Etats-Unis en ce qu’elle n’est plus un lieu de guerre, d’affrontement possible. Leur action sur l’unification européenne est faible, puisqu’il n’y a plus d’armée américaine sur le sol européen, sauf encore dans les Balkans. Les zones d’affrontement possibles, et donc d’enjeu majeur, se sont déplacées. C’est également la fin de l’Otan en tant qu’acteur de défense, la dernière guerre « otanienne » a été celle du Kosovo.
Les grands enjeux ne sont plus aujourd’hui « euro-américains », ils sont liés à la montée de la Chine, à la force déstabilisatrice du Moyen-Orient, aux grands défis planétaires, l’écologie, l’environnement, l’énergie.
Or ces sujets divisent, plus que jamais, ce qui fut le camp occidental. Il n’y a plus aujourd’hui entre les Etats-Unis et l’Europe d’unité stratégique permanente, mais une logique de partenariat.
Quelle est la place du terrorisme dans ce panorama ? Peut-on retrouver là l’union ancienne ? Le 11 septembre est né l’« hyper terrorisme » avec un changement phénoménal d’ampleur des menaces contre l’occident ; est-ce un sujet qui nous unit ? Oui et non, répond Heisbourg, car il dépasse l’occident proprement dit et intègre la Russie et le Japon. Le terrorisme ne modèle pas les relations intra-occidentales mais la façon dont vivent nos sociétés ainsi que les termes de la mondialisation.
De nombreuses questions ont fusé, sur la Turquie en Europe, Heisbourg manifestant une position radicalement opposée à celle de notre président, sur le rôle du couple-franco-allemand, qu’il juge incontournable, quel que soit le résultat des élections allemandes, sur l’absence de constitution européenne et les conséquences du vote « non » au referendum. Il pense qu’il y a affaiblissement mais pas bouleversement, en effet que l’Europe devienne une super puissance n’est pas à l’ordre du jour. Pour lui, la seule solution pour la France, c’est le multilatéralisme, le seul jeu gagnant pour nous, car nous sommes relativement faibles au regard de la montée de la Chine et de l’Inde. La multipolarité ne doit pas être notre objectif car l’Europe ne pourrait y trouver une place d’influence.
Il se fait le plaisir d’égratigner au passage les graves dysfonctionnements qui ont eu lieu entre l’état fédéral et l’état de Louisiane à l’occasion de l’effroyable catastrophe du cyclone à la Nouvelle -Orléans. Cela montre la faiblesse et le télescopage des compétences dans la structure fédérale des Etats-Unis.
En finale, François Heisbourg regrette que la France joue davantage sur la puissance matérielle que sur l’influence des idées. Dans le monde actuel, la concurrence des secteurs philanthropiques est importante entre les Etats-Unis et l’Europe. Nous devons nous investir dans ces secteurs, sur le développement, sur la recherche, sur l’aide à la décision : là la richesse de l’Occident est réelle, mais il semble malheureusement que nous préférions acheter et jouer sur la possession de biens matériels. Ainsi la France n’a pas de fondation philanthropique, elle est très en retard par rapport à de nombreux pays sur ce terrain d’avenir. Nous n’avons que des prétentions à l’universalisme et nous ne savons pas les concrétiser et nous ne savons pas les concevoir à l’échelle de la mondialisation, c’est-à-dire dans un cadre qui dépasse largement les limites étatiques.
La conclusion est dure pour nous, l’alerte selon Heisbourg est chaude. Gageons que notre vieux et beau pays saura encore une fois relever le défi !
Recteur Josiane ATTUEL
Vice-Présidente des Clubs 89
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