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Assemblée Générale des Clubs 89 le samedi 20 mars 2010 à Châlons-en-Champagne à 10h30
QUI A JAMAIS MESURE LE COUT D’UNE ORIENTATION RATEE ?

Dans les questions qui sont au cœur des débats de notre pays, les enjeux éducatifs figurent -enfin- en bonne place ; et singulièrement ceux de l’Enseignement Supérieur.

La réussite d’un système éducatif dépend d’une infinité de facteurs. Ce sont les succès respectifs de chacun d’eux, harmonieusement combinés, qui donnent à l’ensemble son efficacité la meilleure. Autant dire d’emblée que cette situation idéale ne se rencontre pratiquement jamais. Certains pays s’en approchent pourtant mieux que d’autres. Comme partout dans le monde nous sommes toujours en recherche de performances améliorées. Dans cette perspective ou dans cette quête, tous les facteurs de succès n’ont pas la même importance relative.


En France, il en est un, trop longtemps sous-estimé, voire ignoré, dont on mesure beaucoup mieux aujourd’hui qu’hier, le poids déterminant dans un cheminement scolaire ou universitaire réussi : l’ORIENTATION.

Qui a jamais mesuré le coût d’une orientation ratée ?

Et quel coût ! Personnel, psychologique, familial, social, économique, financier et éducatif !

Quand on y réfléchit un tant soi peu, une orientation ratée est un des échecs les plus graves que peut générer un système d’éducation. Et que disent sur ce plan les « grandes voix » qui répètent depuis si longtemps avec bonne conscience que la mission de l’Education est de conduire tout jeune jusqu’au bout de ses potentiels, de le préparer à entrer dans sa vie active et professionnelle et d’en faire une personne autonome et citoyenne, bref bien dans sa peau ?

Dans l’organisation de notre système de formation, qui peut affirmer sérieusement aujourd’hui que l’orientation des cheminements scolaires et universitaires est une priorité, qu’elle répond aux attentes des jeunes et de la société, que ses personnels sont les mieux qualifiés, que leur rôle est reconnu et valorisé ?

Ce déficit d’ « orientation » n’aurait-il pas sa part de responsabilité dans le taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans qui s’élève à 22% dans notre pays (plus d’un jeune sur cinq) alors qu’il est inférieur à 9% dans le reste de la population. Et ce taux de 22% représente aussi 6 points de plus que dans la zone Euro (16%) et onze points de plus qu’en Allemagne (11%). Serait-il une spécificité ou une fatalité françaises ? Nul ne peut s’y résoudre.

Ce déficit d’ « orientation » n’expliquerait-il pas non plus, pour une autre part, que sur une génération proche de 800.000 jeunes, 150.000 sortent chaque année du système éducatif sans le moindre diplôme et 150.000 étudiants diplômés de l’enseignement supérieur trouvent un premier emploi dans un tout autre secteur que celui où ils ont étudié ?

En réalité, en raison de son mauvais fonctionnement, l’ « orientation » est l’un des maillons les plus faibles du système éducatif français. Il y a une vérité, presque une loi, que l’expérience m’a appris et que j’énoncerai de la manière suivante : quand une formation est comprise, désirée, choisie, 50% des conditions de sa réussite sont réunies ; quand, au contraire, elle est n’est pas choisie, désirée, comprise, c’est-à-dire imposée, ce sont 50% des conditions de son échec qui se trouvent réunies.

En effet, à l’infinie diversité des talents, des aptitudes, des désirs, des passions de la jeunesse doivent pouvoir correspondre des réponses aussi personnalisées que possible en termes de formation. Tant il est vrai qu’on ne fait bien que ce qu’on aime.

Alors comment procéder pour que l’orientation scolaire et universitaire améliore ses performances, qu’elle réussisse en quelque sorte cette rencontre délicate, subtile et un peu mystérieuse, entre une demande ou désir de formation et une proposition ou une offre qui lui corresponde ? Entre une attente parfois (souvent) mal formulée et une réponse individualisée ?

Quand on interroge les jeunes sur leur avenir, sur les professions ou métiers qu’ils souhaiteraient exercer, ils se classent presque toujours en trois catégories d’importance comparable : ceux qui savent et qui sont presque sûrs de leurs choix (même s’ils ne parviennent pas toujours à le réaliser), ceux qui ne savent pas (et qui ne cherchent pas à savoir) et ceux, plus proches des seconds que des premiers,qui ne formulent aucun désir ou projet, mais qui se révèlent fermes dans le rejet de ce qui leur est proposé ; on peut parvenir à savoir ce dont ils ne veulent pas sans parvenir à connaître ce qu’ils désirent.

Faire un bon cours est certainement beaucoup plus facile que de donner à un jeune les critères convaincants et les repères réalistes pour définir efficacement les choix de son avenir.

Les progrès à accomplir relèvent de trois champs d’action distincts et complémentaires.

Si l’orientation devient une vraie priorité, elle doit être l’affaire de tous les acteurs qui connaissent l’adolescent ou l’étudiant, son organisation dans le système éducatif doit être revue et modernisée et les personnels qui s’y consacrent mieux recrutés et formés.

L’ORIENTATION EST L’AFFAIRE DE TOUS

Parents autant que professeurs, orienteurs professionnels ou représentants des métiers.

Les métiers exercés par les parents comme par les autres membres de la famille sont bien connus des jeunes. Ils leur servent très souvent soit d’aiguillon ou d’inspiration, soit de rejet ou de repoussoir. Voilà déjà une première étape fort utile dans les choix d’un jeune.

Quand, par leur savoir-faire (notamment de pédagogie ou de psychologie) ou leur charisme, les professeurs se font accoucheurs de rêves et de passions ou défricheurs de talents, ils participent beaucoup plus qu’ils ne le pensent à la découverte d’univers nouveaux qui vont orienter ou déterminer des choix de vie.

C’est pourquoi il est si nécessaire que les enseignants et les parents se voient et se parlent beaucoup plus qu’ils ne le font aujourd’hui. De ces dialogues, entre ceux qui connaissent le mieux la personnalité d’un enfant ou d’un adolescent (parfois bien différente entre l’Ecole et la maison), naissent souvent idées ou des approches nouvelles qui éclairent le chemin à parcourir.

Quant aux « professionnels » qui se consacrent à l’orientation, leurs relations avec les parents et les enseignants sont également essentielles mais leur rôle a vocation à s’exercer dans un cadre différent que nous analyserons plus loin.

L’ORGANISATION DE L’ORIENTATION DOIT ETRE REVUE ET MODERNISEE

Tout d’abord, dans un système éducatif performant, il est nécessaire d’avoir des possibilités d’équivalences et/ou des passerelles qui font qu’aucun choix n’est définitif ou sans retour. Faute de quoi toute orientation devient « couperet » et ne peut remplir sa mission.

Il faut ensuite que les processus d’orientation soient vraiment intégrés dans le cheminement scolaire ou universitaire et ne représentent plus un seul rendez-vous obligatoire, comme la journée d’initiation à la défense. Car le système éducatif, organisé en cycles, comporte des étapes qui s’apparentent à des « gares de triage ». Et celui qui prend le « mauvais train » risque de le regretter longtemps ou toujours. C’est à ces moments là qu’une attention et qu’un temps particuliers doivent être mobilisés, notamment à la fin de la troisième, de la seconde et au cours de la première année post-baccalauréat. Nul ne peut dire que la réussite dans le franchissement de ces étapes est aujourd’hui satisfaisante. D’autant que les arguments sont bien connus : d’une part la liberté apparente et fallacieuse du choix qui conduit, par exemple, aux inscriptions insensées en Psychologie ou en STAPS ; d’autre part la nécessité de « remplir » des sections existantes mais peu attractives, car il faut bien mettre des élèves ou des étudiants en face de professeurs qui sont là et rémunérés. Ces dysfonctionnements ne sont plus acceptables et ces arguments ne sont plus recevables, si l’on veut vraiment faire de l’orientation un des piliers de la réussite éducative.

C’est pourquoi il faut avoir un double courage : celui d’informer les jeunes sur la réalité des débouchés des filières où ils désirent s’engager (voire à les en détourner si nécessaire) ; et celui de fermer ou de réduire des spécialisations ou des sections dont chacun sait qu’elles conduisent au chômage (même si des personnels enseignants y sont attachés). Je connais en effet des filières dans lesquelles il y a peu de candidats et beaucoup de débouchés non satisfaits, alors qu’il en existe tant qui ont peu de débouchés mais attirent des candidatures en nombre déraisonnable. La mission d’un vrai service de l’orientation est de contribuer, en liaison étroite avec les professionnels concernés, à réduire ces écarts qui pourraient servir de mesure-étalon à une orientation ratée.

Et puis, lorsqu’un jeune ne sait pas ce qu’il veut faire ou qu’il hésite dans ses choix, il existe une manière de procéder qui exige du temps et des moyens mais qui a fait ses preuves : il faut « MONTRER ». Cela est particulièrement vrai dans l’enseignement à finalité professionnelle qui comprend aussi bien les formations de CAP, BEP ou BAC PRO que les BTS, DUT ou que le Droit ou la Médecine ... MONTRER en entreprise (visites,stages,exposés de professionnels), MONTRER comment se déroulent des filières de formation. MONTRER est très souvent une clé efficace pour débloquer des refus ou des attitudes résignées, voire fermées.

Enfin, le chemin vers une pratique de l’orientation plus efficace nécessite des impulsions politiques volontaristes et précises, définies par le Ministère de l’Education Nationale et relayées à chacun des niveaux de la hiérarchie administrative. Dans chaque Rectorat, un service spécifique doit se consacrer à la mise en œuvre de cette ambition. Chaque Président d’Université devrait être assisté d’un Vice-Président, en charge de cette mission pour son Université, de même que le Proviseur d’un Lycée ou le Principal d’un Collège aurait à ses côtés un collaborateur de bon rang se consacrant à définir et à mettre en œuvre la politique de l’orientation de l’Etablissement.

Dans cette perspective, cette action mieux impulsée jusqu’à la base, là où les choses se concrétisent, pourrait être plus étroitement organisée en liaison avec les professions et les métiers propres aux bassins d’emplois concernés. Les spécificités des marchés de l’emploi diffèrent tellement d’une région à l’autre ! Ce qui conduirait naturellement les collectivités régionales à être impliquées ou à devenir co-organisatrices d’une nouvelle ambition pour une orientation réussie des jeunes. Cela entre d’ailleurs déjà largement dans leurs compétences puisque l’action en faveur de l’emploi, de l’insertion et de la formation professionnelles font partie de leurs responsabilités légales. Il est vrai qu’elles s’y sont engagées de manière inégale. Voilà bien un engagement et une action à amplifier qui honorerait nos collectivités régionales et qui ne seraient contestés par personne.

DES PROFESSIONNELS MIEUX FORMES, DES PROFESSIONS PLUS IMPLIQUEES

Tout ce qui précède montre l’importance capitale de la qualité des personnels qui se consacrent à cette mission. Si l’on veut vraiment améliorer l’efficacité de l’orientation dans notre pays des modes opératoires nouveaux doivent être mis en œuvre. Ils passent par des formations et des recrutements spécifiques pour celles et ceux qui choisissent cette activité et par des relations renouvelées avec les représentants des professions et des activités économiques au sens large.

D’abord le choix de ce métier ne doit pas être un choix « par défaut » comme il l’est encore assez (trop) souvent aujourd’hui. Celui ou celle qui s’y engage doit posséder de solides connaissances psychologiques relatives aux jeunes (voilà un débouché concret pour ces filières). Car il n’est pas aisé d’être capable d’apprécier le potentiel d’un adolescent dont la personnalité se construit rarement de manière « linéaire » ou bien de l’aider à formaliser ses désirs, ou bien encore d’inoculer de la raison dans ses passions ou ses rêves. Cela exige de solides compétences et connaissances qui ne s’improvisent pas. Voilà des filières ou des spécialisations professionnelles universitaires qui devraient exister dans chaque académie ou dans chaque UFR de Sciences Humaines.

Il est tout aussi nécessaire de connaître le mieux possible les grandes familles de métiers, avec leurs caractéristiques et leurs évolutions prévisibles ou probables. Et comme un savoir exhaustif ne peut exister dans ce domaine, une relation confiante, concertée et décentralisée est indispensable avec les représentants des professions. Qui mieux qu’un ingénieur, qu’un chef de chantier, qu’un médecin, qu’un avocat, qu’un banquier, qu’un chef de rayon, qu’un boulanger, qu’un conducteur de train ou d’autobus...etc... peut parler de manière convaincante et crédible de son métier ? Et de même qu’il existe une infinité de talents, il existe tout autant une infinité de métiers. Le rôle du professionnel de l’orientation est de contribuer à la réussite de cette « rencontre ». C’est pourquoi, au lieu de chercher parfois à se substituer aux représentants des professions, il est largement préférable qu’il sache les associer pleinement à ses actions. Ce faisant il crédibilise, valorise et amplifie son rôle et sa mission ainsi que leur efficacité.

Et comme il a été dit précédemment, les instances régionales devraient, dans ce contexte, apporter une contribution essentielle, par leur connaissance du tissu économique et des caractéristiques des bassins d’emplois. D’ailleurs la plupart d’entre elles financent déjà largement de nombreuses études prospectives sur les formations, les emplois et les métiers.

Encore faut-il, ce qui n’est que trop rarement fait, réunir et diffuser toutes ces informations (des réseaux, des CD et internet devraient faciliter ces tâches) et coordonner ou rendre plus cohérentes les actions respectives des « orienteurs », des représentants des métiers et des instances régionales.

On mesure à quel point il est important et urgent de « refonder » notre système d’orientation scolaire et universitaire. Pour diminuer nos taux d’échecs (dont le redoublement, très supérieur à la moyenne européenne, est une manifestation évidente), pour améliorer les taux d’insertion professionnelle des jeunes français, pour réduire les coûts de fonctionnement de notre système éducatif ainsi que les conséquences psychologiques, sociales et humaines générées par la situation présente.

Cela exigera la définition d’une nouvelle politique ainsi que des « investissements » en personnels et moyens. Mais si l’investissement est toujours et d’abord un coût, il est toujours « rentabilisé » quand il a été bien conçu et qu’il s’applique à bon escient, dans la continuité et la durée.

Christian VULLIEZ Membre du Comité Directeur


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